Résilience alimentaire : Le coût de l’autonomie

La résilience alimentaire est un sujet vaste et un peu vertigineux. Je suis allée poser des questions à mon ami Cyril, qui s’est embarqué il y a quelques années avec sa famille dans un projet de changement de vie pour plus d’autonomie, d’indépendance… et de résilience.
Retrouvez l’intégralité de cet échange en vidéo sur notre chaine Youtube les Sourciers !
Qu’est-ce qui a fait que tu es arrivé dans cette démarche de résilience ? Quel est ton projet dans sa globalité ?
Nous étions enseignant avec ma femme, dépendant d’un système vacillant, et très sensible à l’environnement, à la nature, à la santé… et à l’autonomie de manière générale !
Il y a 8 ans, on a décidé de montrer à nos enfants qu’une autre manière de faire était possible, en se basant sur trois piliers : l’autonomie alimentaire, l’autonomie énergétique et l’autonomie financière.
Peux-tu nous parler de chacun de ces piliers et la manière dont ils trouvent leur place dans votre quotidien ?
Pour l’autonomie alimentaire, il est indispensable d’avoir du sol, mais on a conscience qu’on ne peut pas être autonome en tout. Un jardin potager ne suffit pas, il faut aussi des arbres, des fruitiers, un espace naturel, et surtout des interactions avec des personnes qui produisent d’autres types de denrées ….
Pour l’autonomie énergétique, il s’avère que notre terrain a une forêt. Cela nous permet de nous chauffer et de cuisiner. On a donc essentiellement basé notre mode de vie et de consommation énergétique autour de la combustion du bois. Cependant, on a aussi besoin de produire de l’électricité. On a donc conçu un système nous permettant de produire de l’électricité. On n’est pas encore 100% autonome, mais on y est presque !
Pour l’autonomie financière, notre objectif est de ne pas faire des emprunts et donc de s’autofinancer. Donc on a réfléchi à un système où on génère quelque chose, pour pouvoir gagner de l’argent et financer ce dont on a besoin. Les jardins ont été notre solution, nous permettant de produire pour nous-même mais aussi de vendre le surplus pour financer nos projets.
Être autonome financièrement, c’est aussi revoir sa manière de consommer, son train de vie. Or nous sommes une famille de 5, ma femme Sylvie et nos 3 garçons. Forcément, on avait pris des habitudes qu’il a fallu déconstruire petit à petit.

Par où avez-vous débuté cette aventure ?
Notre première étape fut de construire un habitat sur le terrain que nous avions acheté. Nous avons fait un choix pragmatique en décidant d’habiter dans une yourte pour commencer : je pouvais la construire seul, de manière assez peu onéreuse pour un résultat confortable et assez extraordinaire. On a d’ailleurs été vu comme des marginaux à construire un habitat rond.
L’installation et la construction de notre maison m’a pris 6 mois et je l’ai fait avec le plus de matériaux naturels et locaux possible. J’ai aussi fait appel à ma famille et mon réseau pour m’aider dans ce projet.
Et actuellement, je suis en train de construire une maison ronde, où je vais un cran plus loin en terme de low-tech et d’autonomie. Quand on veut vivre en accord avec ses valeurs et être autonome, il faut apprendre à être patient.
Peux-tu revenir un peu plus en détail sur ta vision de l’autonomie alimentaire ?
Bien sûr ! Quand je parle d’autonomie alimentaire, ça signifie pour moi d’être capable de produire son alimentation… et donc de réfléchir à ce qu’on mange !
Est-ce qu’on mange de la viande, du riz, des fruits, des céréales, du pain, des légumineuse…et en quelle quantité ? Quand on a établi tout ça, on va se demander logiquement si on est capable de le produire et si ça colle avec nos valeurs. Pour manger de la viande, suis-je capable d’élever puis tuer un cochon ? Si je veux produire des céréales pour faire mon pain ou nourrir mes bêtes, est-ce que j’ai assez de surface et comment je les fauche ?
En parallèle de cette réflexion, je me suis aussi vite rendu compte que je ne pouvais pas TOUT faire, j’y passais trop de temps, trop d’énergie, et cela impactait notre vie de famille. L’autonomie a un coût : c’est le temps ! Et il faut se rendre compte que ça peut vite vous bouffer. Donc la solution a été de nous entourer, de recréer cette vie en communauté qu’on a petit à petit perdue. Ça me va bien car je suis quelqu’un de sociable qui a besoin de partage. Et donc, au fil du temps, on a mis en place des systèmes de trocs nous permettant d’échanger ce qu’on produit (légumes, fruits) avec ce qu’on ne produit pas (huile, viande, …). C’est une vraie force d’avoir une communauté soudée et solidaire.
C’est un bon équilibre pour nous, car cela nous permet de nous dégager du temps qu’on peut passer en famille à faire autre chose que produire pour vivre. Et c’était important pour nous de garder du loisir dans notre quotidien, que notre désir d’autonomie ne se transforme pas en punition survivaliste pour nos enfants.
En résumé, pour moi être autonome, c’est de pouvoir produire, de savoir faire un petit peu tout, savoir se débrouiller mais de ne pas être seul.
Je tiens aussi à nuancer mon propos : je ne dis pas que c’était mieux avant et qu’il faut revenir en arrière. Non, on a la chance aujourd’hui d’avoir plein de connaissances, d’avoir des outils fantastique et des technologies dont on ne souhaite pas se passer. Par exemple, même si je suis low-tech, j’utilise ma voiture (avec raison bien sur).

Souvenir d’une journée où nous avons aidé Cyril à faire l’isolation de son bâtiment en torchis.
La résilience c’est aussi beaucoup de rire !
Si je veux me lancer, tu me conseillerais de commencer par où ?
Tout part de ton terrain, de son exposition, de sa surface et de quoi il est composé (mare, forêt,…). Ensuite, tu as tout à imaginer ! Il faut commencer petit mais avoir une vision globale. En effet, dès le début, c’est bien de voir tes zones : potager / verger / poulailler / …. Et voir de quelle manière tu peux créer des synergies entre les différentes zones.
Par exemple, mettre le poulailler dans le verger, les poules pourraient ainsi bénéficier de l’ombre des arbres et des fruits tombés.
Et ensuite pour le potager, je recommande de commencer petit avec des légumes faciles. Courgettes, salades, tomates. Ça nécessite de l’entretien et de la vigilance, mais les résultats arrivent vite. Ça donne confiance et progressivement on va oser d’autre chose. On va aussi se familiariser avec notre sol, notre environnement, et les aléas climatiques !
Il faut aussi avoir en tête que les trois piliers (alimentaire, énergie et finance) sont imbriqués. Je parlais auparavant de la production de céréales qui est un bon exemple. Imaginons, je décide d’être autonome en blé pour en donner à mes poules, et faire ma farine : je dois donc avoir un terrain d’une certaine surface pour semer mon blé. Je peux le faire à la volée, même si ça m’assure un moins bon rendement mais c’est OK. Et ensuite ? Comment est-ce que je le récolte ? Est-ce que je passe des heures à le faucher (et donc à ne pas faire autre chose) ? Ou bien est-ce que je mécanise la récolte ? Mais comment je paie les machines et l’essence ? Et ensuite, est-ce que je passe des heures à moudre ma farine manuellement, et donc encore une fois c’est du temps que je ne passe pas à faire autre chose… Tout s’imbrique : en voulant être 100% autonome sur mon alimentation, je dois sacrifier beaucoup d’autres choses et ça ne fonctionne pas pour nous.
Il faut être conscient de l’impact que ça va avoir. Si tu veux aller au bout de l’autonomie. C’est un temps incroyable. Si tu veux faire pousser tes légumes, tes fruits, tes céréales, tes légumineuses, produire ta viande … c’est du constant ! C’est-à-dire c’est du plein temps.
Comment est-ce que vous vivez ce désir d’autosuffisance en tant que famille ?
Quand on s’est lancé, on avait un avantage, c’est que ma femme a continué de travailler comme enseignante. Ça a enlevé une contrainte et une pression sur le besoin de produire tout de suite suffisamment pour notre autonomie alimentaire et financière.
On oublie vite que nos besoins en consommation ne se résument pas seulement à l’alimentation. Il faut aussi se vêtir, acheter du matériel scolaire, de quoi bricoler, etc…
De plus, il était important d’envisager “le pire” : s’il m’arrive quelque chose, que je ne suis plus en capacité physique de construire notre maison ou entretenir notre potager ? C’est une question fondamentale quand on se lance dans un tel projet de vie. Il faut être entouré, ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, pouvoir compter sur les autres et que tout ne repose pas sur une seule et même personne.
On a aussi beaucoup réfléchi à la manière dont on allait impliquer nos enfants. Qu’ils prennent notre manière de vivre comme un partage, un apprentissage épanouissant et non une contrainte. Ce n’est vraiment pas un aspect facile mais on sent qu’on a semé des graines et que petit à petit cela fera la différence. Je ne vous cache pas qu’il y a des jours où ils viennent au potager à reculons. Et puis on sait que cela fait partie du jeu de la parentalité que de connaître l’opposition de ses enfants. Dans notre cas, ce sera par exemple sur l’envie d’avoir un smartphone, de consommer comme les autres enfants de l’école, de profiter comme les autres… Et ça se comprend, ça ne doit pas être facile de voir les autres enfants avoir plein de choses auxquels ils n’ont pas accès. La société crée des besoins en mettant sous les yeux des plus jeunes tout un tas de trucs complètement inutiles !
Mais on est convaincu que leur montrant une manière alternative de vivre sa vie, on sème des graines qui germeront et les épanouiront

Pour conclure, je dirais qu’au tout début, quand on se prend toutes ces questions de face, ça semble insurmontable. Mais il faut y aller petit bout par petit bout. Les connaissances viennent de l’expérimentation. On va y aller progressivement, étape par étape, et construire un projet qui nous ressemble. Et je suis certain que ce que nous on fait, ne sera jamais pareil qu’une autre famille.
Il faut être indulgent avec soi-même, tout ne sera jamais parfait. Moi-même, je ne suis un expert en rien, je fais les choses comme je peux et je ne maitrise pas tout. Mais je me laisse porter, je fais confiance, au fil du temps, à mon intuition et j’accepte de me tromper, de me faire aider et de m’entourer.
Merci Cyril pour cet échange inspirant !

MARION
Maraîchère et formatrice